Excursion à Ganagobie, France (04)

Ganagobie-façade-église

Il y a quelque temps, je me suis enfin décidée à prendre la route pour Ganagobie, petite commune des Alpes-de-Haute-Provence (entre Sisteron et Manosque) au nom qui semble sorti tout droit d’un roman de science fiction. En réalité, ses racines sont multiples : d’après les études les plus récentes, sa racine gan, variante de kan, signifie « hauteur » (on la trouve également dans les noms de Cannes et Cagnes, dans les Alpes-Maritimes) et elle est dérivée de la base pré-indoeuropéenne car, qui signifie quant à elle « rocher ». On lit ensuite la racine celtique gob, qui désigne un cercle. Ainsi retrouve-t-on dans ce nom à la sonorité étrange la géographie du lieu : le site, où l’on compte nombre d’abris formés par des roches naturelles ainsi que des carrières, se trouve à une altitude moyenne de 650 mètres et est entouré presque entièrement de profonds ravins, en particulier par le torrent du Buès, qui court de manière circulaire, et par la Durance, que l’on peut admirer du plateau de Ganagobie.

Voilà pour l’étymologie. Pourquoi donc vous parlé-je de Ganagobie ? Parce qu’au milieu de la forêt de chênes verts et de pins d’Alep qui couvre ce plateau, se trouve un lieu merveilleux : un prieuré clunisien qui, quoique plutôt modeste et isolé aujourd’hui, constituait à l’époque de sa construction (du Xe au XIIe siècle), un véritable pôle de vie, spirituelle certes, mais aussi artistique, économique et culturelle. Son rapide rattachement à l’abbaye de Cluny (l’évêque de Sisteron en fit la donation à l’abbaye en 965) permit en effet au monastère de Ganagobie d’entretenir des relations dans toute l’Europe. Puis il tomba peu à peu dans l’oubli et fut même partiellement détruit, jusqu’à sa restauration, à la toute fin du XIXe siècle. A cette occasion (en 1898, précisément), on découvrit l’existence d’un extraordinaire tapis de mosaïques, datant donc du XIIe siècle, sur le sol de l’église (dont on aperçoit sur la photo ci-dessus le portail -original- très ouvragé). Mais il fallut encore attendre 1976 (et 1986 pour la fin des travaux) pour que soit restauré ce chef d’oeuvre d’art roman.

mosaïque-ensemble

Aujourd’hui, le monastère Notre-Dame de Ganagobie ne se visite pas, mais l’église est ouverte aux visiteurs de 15 à 17h. Pour y parvenir, on se gare à distance, sur un parking plus ou moins ombragé, et on part à pied, pour une agréable promenade au milieu des arbres. Arrivé dans l’église, du côté nord du monastère, on est frappé par la simplicité et l’austérité du lieu. Les moines de Cluny avaient en effet le souci de décorer richement leurs églises à la gloire de Dieu : on pouvait y admirer fresques, tapisseries, voiles, vitraux. De ce somptueux décor, ne subsiste de nos jours qu’un superbe pavement de mosaïques sur le sol du transept, rappelant les tapis d’Orient en vogue dans l’Europe du XIIème siècle. On note ainsi une différence entre l’église de Ganagobie et les autres abbayes romanes de la région, telles que Sénanque, le Thoronet ou Sylvacane, qui sont, elles, d’inspiration cistercienne. L’église a donc acquis cette allure plus sévère au fil du temps, notamment lors de ses diverses périodes de restauration.

Couvrant à sa création une surface de 82 mètres carrés, la mosaïque s’étend aujourd’hui sur seulement 72 mètres carrés. La partie du milieu ayant été détruite, il en reste les deux côtés et le fond de l’abside centrale. Au centre de cette abside, se trouve l’autel majeur, autour duquel on peut lire, toujours en mosaïque, l’inscription latine suivante : « ME PRIOR ET FIERI BERTRANNE JUBES ET HABERI ET PETRUS URGEBAT TRUTBERTI MEQ : REGEBAT ». On apprend ainsi le nom de la personne à l’origine de la commande de l’oeuvre, à savoir le prieur Bertrand, qui gouverna le monastère de 1122 à 1124, ainsi que celui de l’artiste, Frère Pierre, dit Trutbert.

frises-mosaïque-Ganagobie

L’extravagant tapis est peuplé de toute une faune exotique, à la frontière entre réel et imaginaire. Des monstres, pour la plupart hybrides, rappellent les bestiaires médiévaux, dont les créatures provenaient à la fois de la littérature antique et des étoffes et objets transmis lors des échanges dont le bassin méditerranéen était le carrefour au Moyen-Age. Il faut dire qu’à l’époque, les moines de Provence ne devaient pas croiser des éléphants tous les jours ! Ainsi devaient-ils, pour les représenter au mieux, se fier aux récits des voyageurs et s’appuyer sur ce qu’ils connaissaient déjà, et il n’était pas rare qu’ayant entendu parler de personnes fortunées voyageant dans un palanquin (howdah) à dos d’éléphant, ils dessinent l’énorme animal avec un château sur le dos ! On en trouve deux beaux exemples à Ganagobie, dont celui-ci : 4.éléphant-mosaïque

On note également les sabots fendus de l’animal, probablement inspirés des animaux qu’avaient pu rencontrer l’artiste !

Diffusés par les monastères, ces motifs byzantins, sassanides (âge d’or de l’Iran, de l’an 224 jusqu’à l’invasion musulmane des Arabes en 651), islamiques et autres nous donnent une idée des connaissances de l’époque. A Ganagobie, cette « encyclopédie illustrée » rassemble ainsi, entourés de frises d’inspiration celtique, griffons (félins ailés), sirènes (mi-femmes, mi-oiseaux), satyres (boucs à tête humaine), éléphants harnachés, chevaliers combattant des dragons, etc. En voici quelques détails (cliquez sur les photos pour les faire défiler en gros plan ; la photo peut rester un peu floue le temps du chargement,  soyez patient !) :

Mais pourquoi de telles monstruosités dans une église ? Deux écoles s’affrontent sur ce point. D’aucuns nous expliquent que le but des moines de l’époque n’était pas d’instruire à travers leur art, mais simplement de décorer les lieux ; d’autres préfèrent l’idée que ce type d’œuvre servait à illustrer un discours du commanditaire sur le lieu et la vision mystique de la communauté monastique. N’ayant pas de réponse définitive, on se contente donc d’observer et d’admirer… La seule chose à regretter, c’est que le visiteur soit coincé derrière une corde tendue devant l’immense tapis, sans possibilité de déambuler autour ou bien de le contempler d’un point surélevé. On aurait pu imaginer une sorte d’échafaudage discret et esthétique qui aurait permis d’avoir un meilleur aperçu des détails de cette mosaïque unique en son genre. Cela dit, la visite, gratuite qui plus est, vaut vraiment le détour !

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