Le couple, le corps, le désir… : les troublantes mosaïques d’Agnès Bethlen

Agnès Bethlen, "Nue"

Agnès Bethlen, « Nue »

Lors de ma visite aux Rencontres de Chartres 2014, je suis restée figée devant une grande mosaïque carrée : « Nue », d’Agnès Bethlen. Tons noirs, gris, blancs. Un corps de femme voluptueux, sans tête. Il y avait de très belles mosaïques dans cette exposition, mais jamais je n’avais vu de mosaïque d’une telle sensualité ! Tout à coup, le marbre devenait une matière molle, si bien que j’avais envie de toucher ces cuisses volumineuses pour vérifier qu’il s’agissait bien de pierre. Ce jour-là, j’ai ressenti un choc. Un énorme choc qui m’a fait un bien fou !

Agnès Bethlen a été assez gentille pour répondre à mon appel de modeste blogueuse et se prêter au jeu de l’interview par téléphone. Voici un résumé de notre entretien.

Ayant eu l’occasion de visiter la basilique Notre-Dame de Fourvière (à Lyon), Agnès a été sensibilisée relativement jeune à l’art de la mosaïque, mais les mosaïques de Fourvière étaient un peu trop « rococo » à son goût ! Il y a sept ans, à la suite d’un licenciement, elle s’est lancée dans une carrière artistique, pour notre plus grand bonheur. Sa première mosaïque, pour reprendre ses mots exacts, fut « immonde » ! Mais elle ajoute avec malice qu’elle aime la montrer aux débutants pour les encourager. Après deux ans de mosaïque « de loisir », elle a effectué des stages auprès de Nathalie Fieno, puis Alexandra Carron, avant de s’inscrire pour un an de formation professionnelle auprès d’Antoine de Crozé, ancien élève de Liccata, à Montreuil. Celui-ci lui a « ouvert le regard », lui a fait voir la mosaïque autrement. Puis, il y a quatre ans, elle a lancé son propre atelier, créant et animant des cours dans une chaleureuse pièce de 25 m², chez elle.A.Bethlen - détail Désir

Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu’Agnès Bethlen est une femme curieuse et généreuse, qui aime le partage et qui a envie d’apprendre, d’aller plus loin. Ainsi, désormais installée dans son atelier et réalisant de très belles œuvres, elle a tout naturellement continué à se former régulièrement auprès d’autres artistes tels que Mélaine Lanoë, Marie-Laure Besson, France Hogué, Jérôme Clochard… Mais une rencontre importante pour elle a été celle de la peintre Martyne Maillard, dont elle suit les cours et avec qui elle a élaboré les cartons de ses dernières œuvres au pastel sec et à la pierre noire, une série de nus autour du thème du couple. De surcroît, Martyne Maillard est à l’origine de la « cellule » mosaïque désormais installée au sein du salon d’artistes français « Art en Capital » au Grand Palais, à Paris, dont la dernière édition a eu lieu en novembre 2014. Il y avait, la première année, six mosaïstes présents au Grand Palais ; en novembre dernier, ils étaient quatorze. Le but pour l’année prochaine est de rassembler vingt mosaïstes, mais pas seulement des français. Et puis l’école de Spilimbergo y est bien représentée, mais Agnès, qui en gère l’organisation de manière non officielle, tient à mélanger les genres, les courants de pensée.

Pour ce salon qui, à l’origine, ne proposait que de la peinture et de la sculpture, les artistes doivent présenter de grands formats. Le dossier étant à déposer très tôt dans l’année et Agnès n’ayant pas de véritable « stock », elle doit produire une grande mosaïque chaque année, ce qui génère chez elle une certaine pression ! Compte tenu des contraintes que cela représente, elle n’expose (presque) que là.

Agnès Bethlen, "Désir"

Agnès Bethlen, « Désir »

Les mosaïques qu’elle y a présentées sont les premières d’une série de corps (le nu étant pour l’instant la seule chose qui l’intéresse dans le figuratif), ou plutôt, sur ce que représente le couple pour elle. Ainsi, l’œuvre intitulée « Nue » symbolisait la féminité, la femme pulpeuse censée attirer l’homme -à l’origine du couple, donc. La deuxième œuvre, « Désir », met en scène une femme, de dos, semblant observer un homme, de dos lui aussi. Ce dos d’homme, Agnès l’a recommencé trois fois !

La suite de la série devrait être réalisée dans le même format. Agnès prévoit de s’inspirer des diverses phases de l’histoire d’un couple ; elle a donc l’intention d’évoquer les notions de protection, de complicité, de passion, et, pour terminer, de dissension (le terme exact correspondant à cette dernière œuvre restant à définir). Alors que nous en sommes à tenter de nous remettre de nos émotions face à « Désir », Agnès est déjà dans la conception de sa mosaïque sur la protection. Celle-ci devrait prendre la forme de deux corps dans une position rappelant l’idée du cocon. Mais, contrairement à ses mosaïques précédentes, elle aimerait en montrer les visages. Or, n’ayant jamais suivi de formation sur le portrait, elle se pose quelques questions… Je ne sais pas combien de fois elle démontera et remontera ses visages, mais j’ai hâte de voir le résultat !

Agnès Bethlen vit en Île-de-France, mais elle va bientôt s’installer sur Lyon. Ce déménagement et le fait qu’elle tente de constituer un fonds d’œuvres à exposer ne lui laissent pas le temps de proposer des cours actuellement. En attendant donc qu’elle nous fasse ce plaisir, courons voir ses bouleversantes mosaïques partout où elles seront exposées !

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Surprise au « London Transport Museum »

Hans Unger - London BusFin 2014. Petit séjour à Londres avec, au programme, la visite du London Transport Museum. C’est un musée fort sympathique, aussi bien fait (comme beaucoup de musées britanniques) pour les petits que pour les grands, sur l’histoire des transports de la capitale anglaise. Il est situé dans un des angles de la place de l’ancien marché de Covent Garden. Le bâtiment, superbe, est d’ailleurs celui de l’ancien coin des marchands de fleurs.

On y trouve donc, entre autres choses, tout un tas d’affiches et quelques œuvres d’art liées aux transports londoniens, et c’est ainsi que j’ai fait la découverte d’une étonnante mosaïque réalisée en 1970 par Hans Unger et Eberhard Schulze. Bizarrement, un poster de la même taille a été placé dans la vitrine, juste devant la mosaïque : on est donc forcé de regarder le poster représentant la mosaïque alors que l’œuvre originale se trouve juste derrière ! C’est un peu frustrant, mais en se plaçant de côté, les plus curieux peuvent en apercevoir une bonne partie !

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église de St Jude, à Wigan

Hans Unger était dessinateur et travaillait principalement pour le monde de la publicité. Juif, il avait quitté l’Allemagne dès 1936. Il était d’abord parti pour l’Afrique du Sud, puis avait été fait prisonnier par les Allemands et emmené en Italie. Evadé, il avait parcouru le sud de l’Europe et était retourné brièvement en Afrique du Sud avant de s’installer définitivement à Londres et d’acquérir la nationalité anglaise. Là, il fonda son propre studio et dessina des affiches pour diverses entreprises, dont London Transport.

Hans Unger - GuardSon intérêt pour la mosaïque le poussa à étudier les techniques anciennes à Ravenne, Florence et Venise et à partir des années 1960, il créa plusieurs œuvres en compagnie de son compagnon, artiste mosaïste, Eberhard Schulze, notamment pour des églises ou la mairie de Lewisham, au sud-est de Londres.

En 1975, Hans Unger se suicida. Eberhard Schulze, quant à lui, dut abandonner la mosaïque pour des raisons de santé. Il se reconvertit dans la pisciculture et quitta l’Angleterre.

Unger-Eber

Eberhard Schultze et Hans Unger (1964)

 

Calendrier mosaïstique 2015

2015 est arrivée, et comme les années précédentes, voire davantage, elle va donner naissance à tout un tas d’initiatives mosaïstiques… Notre petit monde en effervescence voit fleurir les expos, festivals et autres réjouissances, et c’est tant mieux ! Voici donc un petit aperçu de ce qui nous attend. Je remercie d’ailleurs les amis et artistes ayant répondu à mon appel. Pour celles et ceux qui auraient des infos à partager, n’hésitez pas à me contacter : je mettrai cet article à jour régulièrement !

Et une bonne année artistique à tous !