Surprise au « London Transport Museum »

Hans Unger - London BusFin 2014. Petit séjour à Londres avec, au programme, la visite du London Transport Museum. C’est un musée fort sympathique, aussi bien fait (comme beaucoup de musées britanniques) pour les petits que pour les grands, sur l’histoire des transports de la capitale anglaise. Il est situé dans un des angles de la place de l’ancien marché de Covent Garden. Le bâtiment, superbe, est d’ailleurs celui de l’ancien coin des marchands de fleurs.

On y trouve donc, entre autres choses, tout un tas d’affiches et quelques œuvres d’art liées aux transports londoniens, et c’est ainsi que j’ai fait la découverte d’une étonnante mosaïque réalisée en 1970 par Hans Unger et Eberhard Schulze. Bizarrement, un poster de la même taille a été placé dans la vitrine, juste devant la mosaïque : on est donc forcé de regarder le poster représentant la mosaïque alors que l’œuvre originale se trouve juste derrière ! C’est un peu frustrant, mais en se plaçant de côté, les plus curieux peuvent en apercevoir une bonne partie !

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église de St Jude, à Wigan

Hans Unger était dessinateur et travaillait principalement pour le monde de la publicité. Juif, il avait quitté l’Allemagne dès 1936. Il était d’abord parti pour l’Afrique du Sud, puis avait été fait prisonnier par les Allemands et emmené en Italie. Evadé, il avait parcouru le sud de l’Europe et était retourné brièvement en Afrique du Sud avant de s’installer définitivement à Londres et d’acquérir la nationalité anglaise. Là, il fonda son propre studio et dessina des affiches pour diverses entreprises, dont London Transport.

Hans Unger - GuardSon intérêt pour la mosaïque le poussa à étudier les techniques anciennes à Ravenne, Florence et Venise et à partir des années 1960, il créa plusieurs œuvres en compagnie de son compagnon, artiste mosaïste, Eberhard Schulze, notamment pour des églises ou la mairie de Lewisham, au sud-est de Londres.

En 1975, Hans Unger se suicida. Eberhard Schulze, quant à lui, dut abandonner la mosaïque pour des raisons de santé. Il se reconvertit dans la pisciculture et quitta l’Angleterre.

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Eberhard Schultze et Hans Unger (1964)

 

Visite à la Maison Picassiette

maison-Picassiette-1 Mi-octobre 2014. Rencontres Internationales de Mosaïque à Chartres. Grand ciel bleu et températures largement au-dessus des normales saisonnières. Les mosaïstes en tee-shirt peuplent les terrasses au pied de la magnifique cathédrale. Après un samedi plein de surprises et de rencontres, je profite du dimanche pour faire un saut jusqu’à la Maison Picassiette, quasi-lieu de pèlerinage des mosaïstes…

Cette petite maison, acquise par la ville de Chartres en 1981 et classée monument historique deux ans plus tard, appartenait, au début du 20e siècle, à Raymond Isidore. Balayeur au cimetière de Chartres, il avait acheté un terrain, rue du Repos, en 1929. Puis il s’était mis à collectionner des morceaux de vaisselle qu’il trouvait au cimetière ou bien dans les décharges publiques. Durant 34 ans, cet homme issu d’un milieu fort modeste, sans culture artistique, en décora sa maison, la transformant, à l’extérieur comme à l’intérieur (y compris les objets du quotidien !), en une étonnante œuvre d’art brut. Quinze tonnes de matériaux de toutes sortes recouvrent aujourd’hui murs, sols, chaises, tables, tuyaux… jusqu’à la cuisinière !

maison-Picassiette-2 maison-Picassiette-3Amoureux du bleu des vitraux de la cathédrale, Isidore fit de ce bleu la couleur dominante de son œuvre. A la fois guidé par sa foi et ses rêves nocturnes, il déclina différents thèmes : la ville de Chartres est largement représentée, avec la cathédrale (présente à plusieurs reprises) et la porte Guillaume, mais on y trouve également d’autres cathédrales, ainsi que divers symboles religieux, de nombreux animaux, et même, au milieu du jardin, la Tour Eiffel !

En 1954, Isidore, dit Picassiette (certains parlent d’un surnom dérivé de pique-assiette ; d’autres évoquent une référence à Picasso, Isidore étant pour eux le « Picasso de l’assiette »), reçut la visite de Picasso, et il fut aussi photographié par Doisneau :

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Raymond et Adrienne Isidore, immortalisés par Doisneau, en 1953

 

Mort en 1964, Raymond Isidore nous laisse un témoignage émouvant. Se sentant, au travers de son métier, rejeté parmi les morts, il expliquait : « Je pense trop. Je pense, la nuit, aux autres, qui sont malheureux ; ça m’empêche quelquefois d’être heureux. Je voudrais leur expliquer. L’esprit m’a dicté ce que je devais faire pour embellir la vie. Beaucoup de gens pourraient en faire autant, mais non : Ils n’osent pas. Moi, j’ai pris mes mains et elles m’ont rendu heureux. Je voudrais être un exemple. » Suivons donc cet exemple : osons faire, et soyons heureux !

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Voici une archive INA pour les plus curieux : cliquer ici. Et pour les infos pratiques (adresse, horaires, tarifs, etc.), cliquer ici.

Naissance de Mosaistreet

Le site Ars Musiva fait peau neuve : il y a peu, Mosaistreet, lancé par Véronique Juan, voyait le jour, pour le plus grand bonheur des mosaïstes français. Les vendeurs d’outils et matériaux pour la mosaïque sont en effet peu nombreux dans l’hexagone. Or, le site Mosaistreet nous offre de nouvelles possibilités, à travers ses trois volets, Mosaïstone, Mosaïstore et Mosaïsoft.

Mosaistreet

Le premier, Mosaïstone, permet de se procurer des smalts, ainsi que de la Litovi, nouveau matériau créé chez Mosaistreet. Matériau à la fois résistant, facile à tailler et à entretenir, la Litovi est déclinée en 78 couleurs. Je ne l’ai pas encore expérimentée : j’attends vos retours !

Le second, Mosaïstore, propose des outils pour la taille (martelines, tranchants) et pour la découpe (pinces, coupe-verres, etc.), ainsi que des accessoires (spatules, etc.). Avec le succès, probablement, les prix depuis Ars Musiva ont bien augmenté (pourquoi n’ai-je pas acheté davantage de martelines avant ?!), mais il faut reconnaître que le site offre une belle gamme de martelines et tranchants de qualité.

Enfin, Mosaïsoft est un logiciel qui permettra aux débutants ou hésitants de transposer leurs dessins en mosaïque et de se faire une idée de leur création avant de se lancer. Le logiciel est encore en cours de développement : à suivre sur le site de Mosaistreet…

Bon à savoir : pour ceux qui auraient prévu de se rendre à Chartres le 18 octobre (date d’ouverture des Rencontres Internationales de Mosaïque), Véronique Juan sera présente pour remettre en mains propres leur colis à ceux qui auront passé commande auparavant sur le site, les dispensant ainsi des souvent coûteux frais de port !

La mosaïque vue par Dolce et Gabbana

lunettes-Dolce-GabbanaAprès avoir créé son petit effet dans le monde de la mode à la présentation de sa collection hiver 2014, avec ses robes reproduisant de somptueuses mosaïques byzantines de la cathédrale Santa Maria Nuova de Monreale (Sicile), la marque de luxe Dolce&Gabbana met à nouveau la mosaïque sur le devant de la scène.

Cette fois, ce sont des paires de lunettes qui ont été garnies de verre de Murano. De la micro mosaïque, donc, pour reproduire une fois de plus les motifs fleuris tant aimés de Dolce et Gabbana, et réalisée avec un talent tel que l’on identifie aisément les détails des pensées, myosotis et autres fleurs. partie lunettes

La collection comprend plusieurs modèles, plus ou moins couverts de mosaïque. Bien entendu, les prix ne seront pas forcément à la portée de toutes les bourses… surtout celles des artistes mosaïstes, qui vont certainement craquer pour cet accessoire ! En attendant d’avoir assez économisé pour s’en offrir une paire, voici un petit teaser.branche lunettes

Excursion à Ganagobie, France (04)

Ganagobie-façade-église

Il y a quelque temps, je me suis enfin décidée à prendre la route pour Ganagobie, petite commune des Alpes-de-Haute-Provence (entre Sisteron et Manosque) au nom qui semble sorti tout droit d’un roman de science fiction. En réalité, ses racines sont multiples : d’après les études les plus récentes, sa racine gan, variante de kan, signifie « hauteur » (on la trouve également dans les noms de Cannes et Cagnes, dans les Alpes-Maritimes) et elle est dérivée de la base pré-indoeuropéenne car, qui signifie quant à elle « rocher ». On lit ensuite la racine celtique gob, qui désigne un cercle. Ainsi retrouve-t-on dans ce nom à la sonorité étrange la géographie du lieu : le site, où l’on compte nombre d’abris formés par des roches naturelles ainsi que des carrières, se trouve à une altitude moyenne de 650 mètres et est entouré presque entièrement de profonds ravins, en particulier par le torrent du Buès, qui court de manière circulaire, et par la Durance, que l’on peut admirer du plateau de Ganagobie.

Voilà pour l’étymologie. Pourquoi donc vous parlé-je de Ganagobie ? Parce qu’au milieu de la forêt de chênes verts et de pins d’Alep qui couvre ce plateau, se trouve un lieu merveilleux : un prieuré clunisien qui, quoique plutôt modeste et isolé aujourd’hui, constituait à l’époque de sa construction (du Xe au XIIe siècle), un véritable pôle de vie, spirituelle certes, mais aussi artistique, économique et culturelle. Son rapide rattachement à l’abbaye de Cluny (l’évêque de Sisteron en fit la donation à l’abbaye en 965) permit en effet au monastère de Ganagobie d’entretenir des relations dans toute l’Europe. Puis il tomba peu à peu dans l’oubli et fut même partiellement détruit, jusqu’à sa restauration, à la toute fin du XIXe siècle. A cette occasion (en 1898, précisément), on découvrit l’existence d’un extraordinaire tapis de mosaïques, datant donc du XIIe siècle, sur le sol de l’église (dont on aperçoit sur la photo ci-dessus le portail -original- très ouvragé). Mais il fallut encore attendre 1976 (et 1986 pour la fin des travaux) pour que soit restauré ce chef d’oeuvre d’art roman.

mosaïque-ensemble

Aujourd’hui, le monastère Notre-Dame de Ganagobie ne se visite pas, mais l’église est ouverte aux visiteurs de 15 à 17h. Pour y parvenir, on se gare à distance, sur un parking plus ou moins ombragé, et on part à pied, pour une agréable promenade au milieu des arbres. Arrivé dans l’église, du côté nord du monastère, on est frappé par la simplicité et l’austérité du lieu. Les moines de Cluny avaient en effet le souci de décorer richement leurs églises à la gloire de Dieu : on pouvait y admirer fresques, tapisseries, voiles, vitraux. De ce somptueux décor, ne subsiste de nos jours qu’un superbe pavement de mosaïques sur le sol du transept, rappelant les tapis d’Orient en vogue dans l’Europe du XIIème siècle. On note ainsi une différence entre l’église de Ganagobie et les autres abbayes romanes de la région, telles que Sénanque, le Thoronet ou Sylvacane, qui sont, elles, d’inspiration cistercienne. L’église a donc acquis cette allure plus sévère au fil du temps, notamment lors de ses diverses périodes de restauration.

Couvrant à sa création une surface de 82 mètres carrés, la mosaïque s’étend aujourd’hui sur seulement 72 mètres carrés. La partie du milieu ayant été détruite, il en reste les deux côtés et le fond de l’abside centrale. Au centre de cette abside, se trouve l’autel majeur, autour duquel on peut lire, toujours en mosaïque, l’inscription latine suivante : « ME PRIOR ET FIERI BERTRANNE JUBES ET HABERI ET PETRUS URGEBAT TRUTBERTI MEQ : REGEBAT ». On apprend ainsi le nom de la personne à l’origine de la commande de l’oeuvre, à savoir le prieur Bertrand, qui gouverna le monastère de 1122 à 1124, ainsi que celui de l’artiste, Frère Pierre, dit Trutbert.

frises-mosaïque-Ganagobie

L’extravagant tapis est peuplé de toute une faune exotique, à la frontière entre réel et imaginaire. Des monstres, pour la plupart hybrides, rappellent les bestiaires médiévaux, dont les créatures provenaient à la fois de la littérature antique et des étoffes et objets transmis lors des échanges dont le bassin méditerranéen était le carrefour au Moyen-Age. Il faut dire qu’à l’époque, les moines de Provence ne devaient pas croiser des éléphants tous les jours ! Ainsi devaient-ils, pour les représenter au mieux, se fier aux récits des voyageurs et s’appuyer sur ce qu’ils connaissaient déjà, et il n’était pas rare qu’ayant entendu parler de personnes fortunées voyageant dans un palanquin (howdah) à dos d’éléphant, ils dessinent l’énorme animal avec un château sur le dos ! On en trouve deux beaux exemples à Ganagobie, dont celui-ci : 4.éléphant-mosaïque

On note également les sabots fendus de l’animal, probablement inspirés des animaux qu’avaient pu rencontrer l’artiste !

Diffusés par les monastères, ces motifs byzantins, sassanides (âge d’or de l’Iran, de l’an 224 jusqu’à l’invasion musulmane des Arabes en 651), islamiques et autres nous donnent une idée des connaissances de l’époque. A Ganagobie, cette « encyclopédie illustrée » rassemble ainsi, entourés de frises d’inspiration celtique, griffons (félins ailés), sirènes (mi-femmes, mi-oiseaux), satyres (boucs à tête humaine), éléphants harnachés, chevaliers combattant des dragons, etc. En voici quelques détails (cliquez sur les photos pour les faire défiler en gros plan ; la photo peut rester un peu floue le temps du chargement,  soyez patient !) :

Mais pourquoi de telles monstruosités dans une église ? Deux écoles s’affrontent sur ce point. D’aucuns nous expliquent que le but des moines de l’époque n’était pas d’instruire à travers leur art, mais simplement de décorer les lieux ; d’autres préfèrent l’idée que ce type d’œuvre servait à illustrer un discours du commanditaire sur le lieu et la vision mystique de la communauté monastique. N’ayant pas de réponse définitive, on se contente donc d’observer et d’admirer… La seule chose à regretter, c’est que le visiteur soit coincé derrière une corde tendue devant l’immense tapis, sans possibilité de déambuler autour ou bien de le contempler d’un point surélevé. On aurait pu imaginer une sorte d’échafaudage discret et esthétique qui aurait permis d’avoir un meilleur aperçu des détails de cette mosaïque unique en son genre. Cela dit, la visite, gratuite qui plus est, vaut vraiment le détour !